Ella

Ella Writes

La Chasse au loup đŸș

Ce travail fait suite Ă  Chien enragĂ©Â đŸŽžïž.

La figure de la détective autiste dans les trois premiers épisodes de la série télévisée suédo-danoise Bron (2011)

Quel lien peut bien exister entre le film noir d’Akira Kurosawa, Chien enragĂ©, sorti au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et une sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e suĂ©do-danoise diffusĂ©e pour la premiĂšre fois en 2011 ? Quelle idĂ©e traversant le vaste continent de la fiction criminelle vient, comme un refrain sĂ©duisant quoique quelque peu agaçant, s’insinuer aussi bien dans les romans et nouvelles fin-de-siĂšcle d’Arthur Conan Doyle, mettant en scĂšne le cĂ©lĂšbre limier Sherlock Holmes, que dans des sĂ©ries policiĂšres contemporaines telles que Criminal Minds (2005), Bones (2005), Sherlock (2010) ou, plus prĂ©cisĂ©ment ici, Bron ? Si le rĂ©alisateur japonais confie s’ĂȘtre inspirĂ© du commissaire Jules Maigret nĂ© sous la plume de Georges Simenon1, l’identitĂ© problĂ©matique du dĂ©tective et sa confusion avec le criminel renvoient Ă  un tout autre type de personnage, celui du « dĂ©tective autiste »2 trouvant son origine, selon Sonya Freeman Loftis, sous la plume d’Arthur Conan Doyle et survivant depuis dans ses rĂ©Ă©critures, suites et nouvelles incarnations mĂ©diatiques. Puisque l’une de ses plus rĂ©centes occurrences, Saga NorĂ©n, semble au premier abord Ă  s’éloigner des conceptions habituellement rattachĂ©es Ă  ce personnage, nous nous demanderons comment, dans cette reprĂ©sentation, l’autisme et ses stĂ©rĂ©otypes participent du dispositif narratif de la fiction criminelle. AprĂšs avoir Ă©tabli en quoi l’enquĂȘtrice de Bron peut ĂȘtre identifiĂ©e aussi bien comme un avatar holmĂ©sien que comme une reprĂ©sentation fictionnelle d’un individu avec autisme3 et analysĂ© la distance prise avec les stĂ©rĂ©otypes habituels, nous nous attacherons Ă  dĂ©finir la fonction narrative du dĂ©tective autiste dans les trois premiers Ă©pisodes de la sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e suĂ©do-danoise.



Si, du temps d’Arthur Conan Doyle, le terme « autisme » et le diagnostic mĂ©dical qu’il suppose n’ont pas cours4, la naissance de Sherlock Holmes se fait dans le « contexte scientifique particuliĂšrement turbulent »5 propice Ă  son Ă©mergence dans la langue et dans la nosographie. « [E]n moins d’un siĂšcle, on a dĂ©couvert la percussion, l’auscultation, l’anesthĂ©sie, l’antisepsie, la bactĂ©riologie, la radiologie mĂ©dicale, la vaccination  »6, mais aussi l’hypnose et, bientĂŽt, la psychanalyse qui entreront en rĂ©sonance avec la fascination de l’auteur de The History of Spiritualism pour les mystĂšres de l’esprit. De la mĂȘme maniĂšre, l’obsession actuelle des fictions mĂ©diatiques pour le personnage avec autisme7 intervient dans un contexte oĂč le diagnostic mĂ©dical se consolide, oĂč diffĂ©rentes thĂ©ories sont avancĂ©es puis renforcĂ©es par des donnĂ©es expĂ©rimentales positives, oĂč les notions approximatives jusque-lĂ  rĂ©pandues dans le corps mĂ©dical se voient peu Ă  peu remplacĂ©es par des connaissances scientifiques, mais oĂč le mystĂšre, et malheureusement l’ignorance, restent encore largement la norme, laissant Ă  la fiction aussi bien un espace Ă  investir que des stĂ©rĂ©otypes Ă  explorer. Si nous ne parlerons pas de traits ou de critĂšres de diagnostic, mais de stĂ©rĂ©otypes de l’autisme puisqu’il s’agit d’une fiction, il convient de relever ce qui nous permet d’affirmer que l’enquĂȘtrice Saga NorĂ©n de Bron s’inscrit dans la vague rĂ©cente inondant la scĂšne mĂ©diatique de personnages avec autisme, d’autant que le gĂ©nĂ©rique et l’esthĂ©tique de la sĂ©rie dans son ensemble nous invitent Ă  considĂ©rer la sĂ©rie comme une vision rĂ©aliste du monde contemporain puisque l’absence de stabilisation de la camĂ©ra et le bruit numĂ©rique des scĂšnes de nuit caractĂ©ristique des productions familiales participent d’un effet de rĂ©alisme. DĂšs l’ouverture, Saga est montrĂ©e comme Ă©tant froide, attachĂ©e au respect des rĂšgles, insensible aux inquiĂ©tudes de la femme dans l’ambulance qui voudrait traverser la scĂšne de crime pour que son mari puisse rejoindre l’hĂŽpital oĂč l’attend un nouveau cƓur (1, 8:20)8. Durant l’échange entre les deux femmes, Saga reste inexpressive ou, tout du moins, conserve la mĂȘme composition, tandis que Martin, sur lequel la camĂ©ra bascule, s’agace, sourit puis fusille du regard l’enquĂȘtrice qui s’éloigne. De la mĂȘme maniĂšre, lorsque les agents sur place dĂ©couvrent que le corps est coupĂ© en deux (1, 10:20), le visage de Saga change Ă  peine et seul le tĂ©lĂ©phone, qui Ă©tait contre son oreille, opĂšre un lent mouvement de descente. L’horreur de la scĂšne est Ă  chercher ailleurs, dans les viscĂšres exposĂ©s, mais surtout dans le cri de l’agent de terrain qui s’exclame « Ah, putain ! », dans les quelques pas en arriĂšre qu’il effectue et dans la musique angoissante qui, tous, contrastent avec les traits figĂ©s du visage de Saga. Tout comme sa froideur, sa maladresse dans la conversation participe du stĂ©rĂ©otype du manque d’empathie que les autistes manifesteraient. AprĂšs avoir annoncĂ© la mort d’une des victimes Ă  sa famille, elle demande au mari si des personnes auraient pu lui en vouloir pour diverses raisons. Le mari Ă©voque alors la prise de position de sa femme concernant les bibliothĂšques publiques qu’elle aurait voulu rendre payantes. Alors qu’il conviendrait, selon l’usage et mĂȘme en cas de dĂ©saccord, de mĂ©nager le nouveau veuf, Saga rĂ©pond que « C’est idiot. [
] Seuls les riches pourraient lire. La fracture sociale augmenterait. » (1, 12:05). Plus tard, dans la voiture conduite par son homologue danois, Martin Rohdes, Saga semble ne pas l’écouter parler puisqu’elle ne rĂ©pond pas, de temps en temps, les « Oui » et « Mmm » (3, 14:34) qui sont d’usage. Lorsqu’il s’en inquiĂšte, elle lui rĂ©pond logiquement : « On est dans la mĂȘme voiture. Comment ne pas vous entendre. » (3, 14:44), illustrant Ă  la fois son apparente isolation et ses difficultĂ©s Ă  assimiler les rĂšgles implicites de la communication sociale. À ces difficultĂ©s s’ajoutent l’interprĂ©tation littĂ©rale qui fait que, devant la maison de Charlotte Sorringer qu’ils sont venus interroger, aprĂšs que celle-ci lui a rĂ©pondu qu’elle ne parlerait pas Ă  Saga, mais qu’elle accepterait de discuter avec Martin, Saga reste interloquĂ©e, sur le seuil que Martin franchit. Voyant que sa partenaire ne le suit pas, il se retourne et, servant d’interprĂšte, lui suggĂšre qu’elle peut tout de mĂȘme entrer et Ă©couter la conversation, mĂȘme si elle n’y participe pas directement (3, 33:14). Saga est ainsi affublĂ©e, dĂšs les premiers Ă©pisodes, de divers stĂ©rĂ©otypes de l’autisme, allant de la comprĂ©hension littĂ©rale et du respect des rĂšgles Ă  l’isolation sociale et au manque d’empathie.

Il n’est cependant pas nĂ©cessaire d’établir un diagnostic plus avancĂ© pour caractĂ©riser Saga NorĂ©n comme une reprĂ©sentation fictionnelle d’un individu autiste puisque, comme Sherlock Holmes, qui a Ă©tĂ© diagnostiquĂ© rĂ©trospectivement dans des articles de journaux et de magazines, notamment dans The New York Times9 et dans Psychology Today10, la presse paraĂźt unanime et ne manque pas, Ă  chaque Ă©vocation de la sĂ©rie, de dĂ©finir Saga comme une autiste ou, de maniĂšre interchangeable, comme ayant le syndrome d’Asperger. Gerard Gilbert, dans The Independant, note dĂšs l’entrĂ©e en matiĂšre qu’elle se situe « quelque part sur le spectre d’Asperger »11 [c’est nous qui traduisons]. De la mĂȘme maniĂšre, Pierre SĂ©risier, sur le blog Le Monde des sĂ©ries, prĂ©cise d’emblĂ©e que Saga NorĂ©n « souffr[e] d’une forme d’autisme »12, transformant ce faisant le trouble du neuro-dĂ©veloppement en pathologie. Cette association systĂ©matique traduit l’importance des stĂ©rĂ©otypes de l’autisme dans la construction mĂȘme du personnage. Dans un entretien avec Sofia Helin, qui joue le rĂŽle de Saga NorĂ©n, conduit par SĂ©bastien Mauge, l’actrice prend la charge du diagnostic lorsqu’elle prĂ©tend s’ĂȘtre « inspirĂ©e du syndrome d’Asperger »13, avoir « lu beaucoup d’autobiographies Ă©crites par des personnes ayant ce syndrome »14 avant de se mettre « à agir comme elles, dans la rue, pour [s]’imprĂ©gner du personnage et dĂ©couvrir ce que cela signifiait d’avoir des difficultĂ©s Ă  interagir avec le monde »15. Pourtant, cette association que les journalistes et l’actrice ne manquent pas d’évoquer, qu’elle soit rĂ©alisĂ©e dans un but diagnostic rĂ©fĂ©rentiel ou pour identifier un type de personnage fictionnel, reste extradiĂ©gĂ©tique et n’est jamais mentionnĂ©e dans la sĂ©rie en elle-mĂȘme.

Cette absence d’une identification intradiĂ©gĂ©tique n’est pas passĂ©e inaperçue et Lucy Townsend ne manque pas de le faire remarquer dans un article paru sur le site web de BBC News : « While the writers of The Bridge have never confirmed that Saga has Asperger syndrome - a form of autism - it has been generally assumed to be the case. Sofia Helin, the actress who plays her, has regularly referred to it in interviews. She researched the condition before filming started and has been sent letters and fan mail from people with the condition, as well as from the Swedish Asperger society. »16. Ce refus systĂ©matique de mettre un mot sur la chose n’est pas isolĂ© et il se trouve bien souvent que, si l’identification est Ă©vidente, les mots « autisme » ou « Asperger » sont condamnĂ©s Ă  ne pas apparaĂźtre dans le script des sĂ©ries tĂ©lĂ©visĂ©es. Dans le cas de Criminal Minds, si le syndrome d’Asperger est vaguement Ă©voquĂ© dans la sĂ©rie, mais jamais confirmĂ©, c’est Ă©galement l’acteur incarnant Spencer Reid qui le rĂ©vĂšle dans un entretien : « He's an eccentric genius, with hints of schizophrenia and minor autism, Asperger's syndrome. Reid is 24, 25 years old with three Ph.D.'s and one can't usually achieve that without some form of autism. »17. Concernant Temperance Brennan, c’est Hart Hanson, le crĂ©ateur de la sĂ©rie Bones qui identifie, dans un entretien, le personnage comme Ă©tant autiste en expliquant que celui-ci est inspirĂ© d’un ami Ă  lui ayant un diagnostic de syndrome d’Asperger, tout en expliquant les raisons qui l’ont poussĂ© Ă  ne pas le mentionner directement au sein des Ă©pisodes : « Brennan’s diagnosis is never revealed in the show because of “the needs of a broadcast network like Fox to get as large an audience as possible.” »18. Il ajoute ensuite : « if we were on cable, we would have said from the beginning that Brennan has Asperger’s
 Instead, it being a network, we decided not to label a main character »19. Si la justification – le besoin d’élargir l’audience en ne limitant pas les possibilitĂ©s d’identification du spectateur par un personnage Ă  l’altĂ©ritĂ© clairement identifiĂ©e – semble plausible, il n’est pas impossible que les rĂ©percussions liĂ©es Ă  la manipulation de stĂ©rĂ©otypes, dangereux Ă  la fois pour la perception des individus avec autisme et pour l’identitĂ© des autistes eux-mĂȘmes, entrent dans les considĂ©rations des crĂ©ateurs et diffuseurs de ces sĂ©ries tĂ©lĂ©visĂ©es.



C’est dans ce contexte d’existence de personnages mĂ©diatiques similaires, mais dont la ressemblance mĂȘme reste innomĂ©e, d’idĂ©e sans nom pourtant largement rĂ©pandue et soumise aux mĂȘmes stĂ©rĂ©otypes rĂ©pĂ©tĂ©s d’une occurrence Ă  l’autre, propagĂ©s au fil de la diffusion incessante des Ă©pisodes, que s’inscrit Bron et sa dĂ©tective autiste, Saga NorĂ©n. L’autisme, pourtant, en tant que trouble du neuro-dĂ©veloppement, est une « catĂ©gorie incroyablement instable »20 [c’est nous qui traduisons] offrant une grande diversitĂ© d’expression qui pousse le professeur en Ă©ducation spĂ©cialisĂ©e Stephen M. Shore Ă  dĂ©clarer, dans l’aphorisme suivant : « When you’ve met one person with autism, you’ve met one person with autism. »21. Pourtant, anomalie dans le paysage mĂ©diatique, Bron semble parfois jouer avec ces stĂ©rĂ©otypes attachĂ©s Ă  l’autisme, mais aussi avec d’autres comme ceux liĂ©s au genre, et, au moins le temps d’un instant, les remettre en question. Dans le deuxiĂšme Ă©pisode, alors que Saga Ă©tait plongĂ©e dans un essai mentionnĂ© par le tueur, lui prend l’envie de partir Ă  la recherche d’un partenaire sexuel dans un bar de la ville. Lorsqu’un homme s’approche d’elle et lui propose un verre, elle le refuse, non parce qu’elle rejette l’individu qui s’est approchĂ© d’elle, mais parce qu’elle ne souhaite pas boire (2, 41:13). Celui-ci pensant avoir Ă©tĂ© Ă©conduit, la scĂšne se produit Ă  nouveau, mais, cette fois, c’est Saga qui s’approche de l’homme assis au comptoir, inversant les rĂŽles, et, sans avoir Ă©changĂ© de banalitĂ©s, elle lui propose de maniĂšre plutĂŽt directe : « Tu veux faire l’amour avoir moi chez moi ? » (2, 41:39). La chose accomplie, elle se dĂ©tourne et s’endort blottie dans sa couverture, laissant son amant sidĂ©rĂ© et quelque peu esseulĂ©. Si le stĂ©rĂ©otype de la froideur est reproduit Ă  la lettre, celui de l’asexualitĂ© de l’autiste, quasiment systĂ©matique22, a le mĂ©rite de ne pas l’ĂȘtre, mĂȘme s’il n’a tendance Ă  ne s’appliquer qu’aux individus masculins, Temperance Brennan ayant une sexualitĂ© similaire et tout aussi dĂ©sengagĂ©e avant de tomber dans les bras de son partenaire et agent du FBI, Seeley Booth. Dans le cas de Bones, le basculement s’étend plus gĂ©nĂ©ralement Ă  la sphĂšre sociale, puisque c’est du protagoniste fĂ©minin qu’émane la demande en mariage. Renversant Ă  la fois les stĂ©rĂ©otypes du genre et de l’autisme, cette reprĂ©sentation est cependant susceptible de tomber dans le stĂ©rĂ©otype inverse. Dans l’ouverture du deuxiĂšme Ă©pisode, Saga apparaĂźt aux cĂŽtĂ©s de sa Porsche nĂ©gligĂ©e (2, 5:15), singeant un autre personnage d’une autre sĂ©rie surchargĂ©e de stĂ©rĂ©otypes sur la masculinitĂ© de son protagoniste, l’auteur Ă  succĂšs et playboy Hank Moody de Californication (2007).

Bron, épisode 2, (5:15)

Quoi qu’il en soit, dans le cas de Saga NorĂ©n, le renversement des stĂ©rĂ©otypes de genre fait Ă©galement Ă©cho Ă  la thĂ©orie controversĂ©e, en partie par la terminologie qu’elle emploie, de Simon Baron-Cohen postulant que l’autisme est un cas extrĂȘme de « cerveau masculin »23 prĂ©disposĂ© pour la logique, mais peu portĂ© Ă  l’expression des sentiments, comme le confirme Temperance Brennan, s’adressant Ă  Seeley Booth : « You’re a heart person. I’m a brain person. »24.

S’il pourrait lĂ  aussi appartenir Ă  la liste des stĂ©rĂ©otypes de genre largement rĂ©pandus, l’opposition entre sincĂ©ritĂ© et duplicitĂ©, entre un neurotypique25 franc, parce que regardant l’autre droit dans les yeux, et un autiste fourbe, car fuyant le regard insupportable de l’étranger, est Ă©galement caractĂ©ristique des reprĂ©sentations de l’autisme.

Bron, épisode 2, (9:00)

Durant l’interrogatoire du journaliste Daniel FerbĂ© qui a lieu lors du deuxiĂšme Ă©pisode et auquel Saga ne comptait pas participer, Martin se positionne directement en face du suspect et Ă©tablit un contact visuel soutenu. Saga, en revanche, semble mal Ă  l’aise et, plutĂŽt que de s’asseoir en face de Daniel, elle reste debout, appuyĂ©e contre le mur, les mains dans les poches, et l’observe de biais avant de se dĂ©placer, toujours dans l’extrĂȘme pĂ©riphĂ©rie du champ de vision du suspect, renforçant Ă  priori le stĂ©rĂ©otype faisant de l’autiste, parce qu’il ne peut soutenir le regard de l’autre, un individu fourbe, sournois, inquiĂ©tant (2, 9:00), d’autant plus que Saga se dĂ©place ici Ă  la maniĂšre d’un grand fĂ©lin approchant silencieusement de sa proie pour la saisir Ă  la nuque. Pourtant, l’instant d’aprĂšs, alors que les deux enquĂȘteurs sortent de la piĂšce, Saga, visiblement troublĂ©e par l’accusation de possession de drogue formulĂ©e par Matin, lui reproche, dĂ©jouant ce faisant les apparences et contredisant le stĂ©rĂ©otype illustré : « Un interrogateur ne ment jamais. » (2, 9:55). Martin, semblant jouer franc jeu, regardant le suspect directement dans les yeux, a menti et Saga, se dĂ©plaçant pourtant dans les zones d’ombre et Ă©vitant de croiser la vision de Daniel, n’approuve pas le manquement aux rĂšgles strictes rĂ©gissant la pratique de l’interrogatoire. De la mĂȘme maniĂšre que la façon qu’Holmes a de faire les cent pas dĂ©stabilise Watson et l’amĂšne, avec madame Hudson, Ă  le dĂ©crire comme « étrange » ou « malade »26 [c’est nous qui traduisons], le langage corporel atypique de Saga NorĂ©n s’expose Ă  l’interprĂ©tation normative du spectateur qui est bien vite dĂ©jouĂ©e par un commentaire de la scĂšne par les personnages impliquĂ©s, par une verbalisation qui rĂ©vĂšle l’implicite et renverse les prĂ©supposĂ©s.

Pourtant, si certains stĂ©rĂ©otypes sont dĂ©jouĂ©s, d’autres se trouvent perpĂ©tuĂ©s, reproduits sans remise en question. Lorsque Temperance Brennan dĂ©clare « You’re a heart person. I’m a brain person. »27, elle n’illustre pas seulement la thĂ©orie d’un psychiatre, mais elle rĂ©itĂšre Ă©galement un stĂ©rĂ©otype de l’autisme. PoussĂ©s Ă  l’extrĂȘme, le manque de cƓur et l’omnipotence de la logique, loin de renforcer l’humanitĂ© des personnages reprĂ©sentĂ©s, risquent au contraire de les assimiler Ă  des « machines », Ă  des « extraterrestres » ou Ă  des « ordinateurs »28 [c’est nous qui traduisons]. Holmes lui-mĂȘme est coupable de dĂ©clarations similaires lorsqu’il dit Ă  Watson, dans « The Adventure of the Mazarin Stone », « I am a brain, Watson. The rest of me is a mere appendix. »29, le sĂ©parant ce faisant, non seulement de son corps, mais Ă©galement, par la diffĂ©rence cognitive qu’il dĂ©signe, de Watson assimilĂ©, par sa position de narrateur, au lecteur. Dans Bron, Martin est prompt Ă  rappeler qu’il est un corps lorsqu’il dĂ©clare, agacĂ© par un indicateur un peu lent Ă  lui livrer les informations qu’il attend : « Je suis fatiguĂ©, j’ai faim et j’ai mal Ă  la bite [Martin a subi une vasectomie un peu avant le premier Ă©pisode]. » (2, 24:33). En revanche, l’assignation de Saga Ă  une tĂȘte n’est pas aussi Ă©vidente, d’autant que, dans la traduction française, elle la refuse explicitement lorsque Martin Ă©voque la possibilitĂ© d’une promotion aprĂšs la rĂ©solution de l’enquĂȘte et qu’elle lui rĂ©pond : « Je n’irai jamais plus haut. [
] Je n’ai pas l’étoffe d’un chef. » (3, 15:35) [c’est nous qui soulignons]. Pourtant, de maniĂšre plus diffuse, elle rejette les sentiments traditionnellement rattachĂ©s au corps lorsqu’elle ne comprend pas pourquoi la femme de Martin l’appelle au travail : « Quelle perte de temps ! Appeler juste pour entendre une voix. » (2, 38:57). Toujours dans le mĂȘme Ă©pisode, alors que les deux enquĂȘteurs ont rejoint leur domicile, tous deux sont montrĂ©s en train de lire. Si Martin parcourt le journal intime, et donc empreint de sentiments, de la prostituĂ©e danoise (2, 43:57) Ă  qui appartient la partie infĂ©rieure du corps retrouvĂ© sur le pont reliant Malmö Ă  Copenhague, Saga dĂ©vore avidement l’essai, genre considĂ©rĂ© comme plus Ă©levĂ©, mentionnĂ© par le tueur (2, 39:17) et le morceau du cadavre appartenant Ă  la juridiction de l’enquĂȘtrice est Ă©galement constituĂ© de la partie supĂ©rieure du corps, non pas d’une prostituĂ©e, mais d’une politicienne suĂ©doise. Ce systĂšme d’oppositions entre sentiments et idĂ©es, corps et tĂȘte, bas et haut participe d’une reprĂ©sentation mettant en jeu le stĂ©rĂ©otype de l’autiste n’étant qu’un esprit dĂ©connectĂ© de son corps et dĂ©tachĂ© de ses sentiments, mais cela ne s’interrompt pas lĂ . Lorsqu’elle parcourt l’essai, Saga est montrĂ©e assise sur le comptoir de la cuisine, agitant ses jambes dans le vide et attrapant distraitement, sans dĂ©tourner son regard des pages d’Égaux devant la loi, des chips dans le paquet posĂ© Ă  cĂŽtĂ© d’elle (2, 39:17). S’ajoutant Ă  l’intensitĂ© de la focalisation, comme pour illustrer la prolongation dans le temps de cette activitĂ©, la camĂ©ra la perd, alors qu’elle change de piĂšce, le temps de traverser une cloison (2, 39:28), puis la retrouve dans une deuxiĂšme scĂšne oĂč elle est vue buvant dans un bol posĂ© plus loin sur le mĂȘme comptoir (2, 39:30). La camĂ©ra la suit toujours lorsqu’elle traverse la porte de sa chambre, puis la donne Ă  voir Ă©tendue sur son lit, le livre toujours portĂ© sur le mĂȘme avant-bras gauche. Enfin, puisque ses cheveux sont mouillĂ©s, le spectateur devine, alors qu’il la retrouve debout dans sa maison, qu’elle sort de la douche et constate qu’elle est toujours absorbĂ©e par son livre.

Bron, épisode 2, (39:17)

Bron, épisode 2, (39:17)

Si les premiers Ă©pisodes Ă©vitent d’ancrer le personnage dans le stĂ©rĂ©otype du gĂ©nie autiste Ă  la maniĂšre de Sherlock Holmes ou de Temperance Brennan, ils mettent en Ɠuvre une « hyperfocalisation » plus rĂ©aliste, une capacitĂ© Ă  faire abstraction de l’extĂ©rieur dĂ©veloppĂ©e, par certains individus autistes, de maniĂšre Ă  surmonter d’éventuelles hypersensibilitĂ©s30 ou pour contrer des pensĂ©es obsessionnelles liĂ©es Ă  l’anxiĂ©tĂ© accompagnant frĂ©quemment l’autisme ou, plus gĂ©nĂ©ralement, le fait d’appartenir Ă  un environnement peu enclin Ă  accommoder la diffĂ©rence. En revanche, le stĂ©rĂ©otype de l’autiste savant31, c’est-Ă -dire possĂ©dant des connaissances exceptionnelles dans un domaine spĂ©cifique, comme Sherlock Holmes dont les acquis « sont pour l’époque dĂ©sordonnĂ©s et peu cohĂ©rents »32, n’est pas tout Ă  fait esquivĂ©. À plusieurs reprises, Saga entame des monologues dans lesquels elle livre ses connaissances Ă©tendues sur des sujets en rapport avec la criminalitĂ©. Lorsque Martin dĂ©couvre de petits objets mĂ©talliques au sol d’un lieu liĂ© au meurtrier, Saga lui apprend qu’il s’agit de « l’électrode d’un pistolet Ă  impulsion Ă©lectrique » (3, 18:45) et continue en lui expliquant la maniĂšre dont elle est expulsĂ©e de l’arme et comment elle peut permettre d’identifier le possesseur de celle-ci. De mĂȘme, alors que Bjorn, un sans-abri, est retenu par le tueur et que son sang s’écoule lentement devant une camĂ©ra diffusant en ligne, Saga dĂ©termine de tĂȘte le temps qu’il lui reste Ă  vivre Ă  partir d’une estimation de son poids, du volume de sang dĂ©jĂ  perdu et du pourcentage de sang qui compose le corps humain (3, 56:30), manifestant ainsi des compĂ©tences cognitives supĂ©rieures Ă  la norme et participant du stĂ©rĂ©otype faisant Ă  tort de tout autiste un savant.

L’espace vide, laissĂ© bĂ©ant par l’absence de consensus mĂ©dical sur l’autisme, est ainsi investi par la fiction, empli de stĂ©rĂ©otypes qui participent de la fascination des mĂ©dias et du public pour la figure du dĂ©tective autiste. Comme Sherlock Holmes qui « reflĂšte les ambivalences du scientifique tel qu’il est vu Ă  l’époque »33, incarnant « les outrances des scientifiques, se parant Ă  l’occasion des attributs du savant fou, cher Ă  la littĂ©rature populaire »34 et adoptant, de fait, « un comportement quelque peu obsessionnel, ayant parfois du mal Ă  quitter ses instruments et Ă  dĂ©laisser ses expĂ©riences pour retrouver ses contemporains »35, Saga NorĂ©n risque, dans l’outrance de ces stĂ©rĂ©otypes, de se voir propulsĂ©e hors des frontiĂšres confortables de ce que le public considĂšre comme rassurant et « encore humain ». Dans un article portant sur ce phĂ©nomĂšne, Stuart Murray note que le danger d’un tel magnĂ©tisme est de faire de ces reprĂ©sentations des « effigies de la diffĂ©rence et de l’altĂ©rité »36 [c’est nous qui traduisons] associĂ©es Ă  « l’extraterrestre au sein de l’humain, au mystique au sein du rationnel, Ă  la derniĂšre Ă©nigme »37 [c’est nous qui traduisons]. Dans cette dynamique d’opposition, le point de vue adoptĂ© par la sĂ©rie vis-Ă -vis de Saga NorĂ©n prend une importance particuliĂšre, qu’il s’agisse de celui portĂ© par son partenaire danois, celui de la camĂ©ra traversant plus directement l’écran pour se confondre avec celui du spectateur ou encore celui construit par les identifications intradiĂ©gĂ©tiques entre Saga et d’autres personnages du rĂ©cit. Dans ses rapports avec Martin Rohdes, Saga NorĂ©n incarne une diffĂ©rence visible, notamment illustrĂ©e par une incomprĂ©hension des comportements sociaux.

Bron, épisode 1, (26:14)

Dans le premier Ă©pisode, par convenance et par amabilitĂ©, Martin Rohdes entre pour la premiĂšre fois dans le commissariat suĂ©dois portant, dans sa main gauche, un sac contenant des viennoiseries. Lorsqu’il les tend Ă  Saga, celle-ci, plutĂŽt que de tendre les mains pour les recevoir, projette son buste en arriĂšre de maniĂšre Ă  les Ă©viter en rĂ©pondant tout de mĂȘme « Non merci » (1, 26:14). Bien vite, elle remarque le dossier, bien plus intĂ©ressant, que le policier danois tient dans sa main droite et tente de l’attraper, tout en prĂ©cisant : « Cela aurait Ă©tĂ© plus rapide par mail. » (1, 26:16). À cet accueil froid, peu encourageant, presque robotique, est opposĂ© la rencontre chaleureuse, qui suit immĂ©diatement cette scĂšne, de Martin avec la secrĂ©taire qui sourit, accepte les pĂątisseries et Ă©change des banalitĂ©s avec lui (1, 27:00). Si cette opposition met l’accent sur le manque d’empathie supposĂ© de Saga NorĂ©n, sur une absence de comprĂ©hension unilatĂ©rale puisque Martin trouve, chez la prochaine personne qu’il rencontre, la rĂ©action qu’il attendait, il aurait Ă©tĂ© plus juste et moins dommageable de suggĂ©rer, comme l’envisage Ian Hacking, un manque de comprĂ©hension mutuelle38. Cependant, ici, l’effet produit est celui d’une Ă©trangetĂ© malvenue, la reprĂ©sentation d’un individu incomplet, manquant aux attendus sociaux, « un puzzle en attente d’une solution neurotypique »39 [c’est nous qui traduisons].

Si, dans les rĂ©cits d’Arthur Conan Doyle, Watson, en tant que narrateur, prend en charge un point de vue neurotypique et normatif identifiĂ© Ă  celui du lecteur40, Martin, personnage parmi d’autres devant la camĂ©ra, ne peut prĂ©tendre communiquer aussi directement avec le spectateur et c’est alors Ă  l’image, aux choix esthĂ©tiques et Ă  une composition minutieuse, d’assurer cette fonction. Saga est souvent montrĂ©e Ă  l’écart des autres personnages au moyen de procĂ©dĂ©s de cadrage.

Bron, épisode 1, (23:08)

Dans le premier Ă©pisode, alors qu’elle se trouve dans la cuisine du commissariat suĂ©dois, son supĂ©rieur est vu dans l’encadrement nu de la porte tandis que Saga apparaĂźt, derriĂšre une vitre, dans le cadre de la fenĂȘtre (1, 23:08) et elle semble ainsi s’adresser Ă  la cloison qui les sĂ©pare plutĂŽt qu’à l’autre ĂȘtre humain qui l’écoute. ImmĂ©diatement aprĂšs, alors que Martin l’appelle pour lui confirmer la nationalitĂ© de la partie infĂ©rieure du corps et lui demande alors s’il peut la rejoindre au commissariat afin de collaborer de maniĂšre plus efficace, Saga semble d’abord opposĂ©e Ă  l’idĂ©e, contrairement Ă  son supĂ©rieur qui l’encourage Ă  accepter. Cette diffĂ©rence d’opinions se retrouve dans la composition. La camĂ©ra se trouve cette fois dans la mĂȘme piĂšce que Saga, mais son supĂ©rieur est dans le couloir. Tous deux sont encore sĂ©parĂ©s par une cloison Ă  laquelle s’ajoute encore une surface vitrĂ©e disposĂ©e, cette fois, sur la porte recouvrant son supĂ©rieur hiĂ©rarchique (1, 23:40).

Bron, épisode 1, (23:40)

Ces procĂ©dĂ©s d’isolation rĂ©pĂ©tĂ©s participent Ă  la fois de la mĂ©taphore de l’autisme en tant que mur sĂ©parant l’individu du reste du monde, du stĂ©rĂ©otype de l’isolation sociale, mais aussi d’une mise en Ă©trangetĂ© de Saga, Ă  la fois vis-Ă -vis des autres personnages, mais Ă©galement par rapport au spectateur qui l’observe, non seulement au travers de la surface d’un Ă©cran, mais Ă©galement derriĂšre les nombreuses vitres qui la recouvrent tout au long des Ă©pisodes (2, 38:34).

Bron, épisode 2 (38:34)

SuggĂ©rant non seulement une frontiĂšre entre le dĂ©tective autiste et le spectateur, cette mise Ă  l’écart participe Ă©galement d’une potentialitĂ© inquiĂ©tante liĂ©e Ă  l’incomprĂ©hension mutuelle. Dans le troisiĂšme Ă©pisode, alors que Martin et Saga se trouvent Ă  l’hĂŽpital oĂč se trouve Sonja, celle-ci, dans un Ă©tat de semi-conscience, mentionne le nom de son frĂšre (3, 23:24). Lorsque celui-ci entre dans la chambre, les deux enquĂȘteurs le soupçonnent, mais leurs rĂ©actions sont diffĂ©rentes. Martin reste calme aux cĂŽtĂ©s de l’homme visiblement touchĂ© par l’état de santĂ© de sa sƓur, tandis que Saga s’éloigne vers la porte situĂ©e Ă  l’arriĂšre-plan alors qu’une musique oppressante se fait entendre. ArrivĂ©e au niveau de la sortie, Saga est montrĂ©e entre les deux hommes, accentuant leur proximitĂ©, repoussant Saga en dehors de leur sphĂšre commune de comprĂ©hension mutuelle, mais suggĂ©rant aussi, lorsqu’elle sort son arme, que l’un comme l’autre pourraient devenir sa cible (3, 23:30).

Bron, épisode 3 (23:30)

Plus tard, dans le mĂȘme Ă©pisode, alors que l’expert vient prĂ©senter le profil qu’il a pu Ă©tablir du tueur (3, 38:27), la camĂ©ra montre Martin, isolĂ© dans le cadre formĂ© Ă  l’arriĂšre-plan par un couloir se perdant dans la distance, la chaise rejetĂ©e loin de la table, lui-mĂȘme appuyĂ© en arriĂšre sur son dossier. Saga, en revanche, appartient Ă  un autre cadre, celui de la porte de l’ascenseur contenant Ă©galement le profileur (3, 38:46). Elle n’est pas appuyĂ©e contre le dossier de sa chaise, mais projetĂ©e en avant, comme pour mieux Ă©tablir un lien avec ce que dit l’expert. Si Martin hasarde des regards alentour, Saga plonge le sien dans les paroles du profileur et, lorsque Martin tente de rĂ©sumer : « Un psychopathe, donc. » (3, 39:10), Saga rĂ©agit vivement par un « Non ! » avant d’encourager l’expert Ă  poursuivre ses explications. L’intĂ©rĂȘt portĂ© par Saga au profil et sa comprĂ©hension des processus de pensĂ©e du criminel participent d’une identification des deux personnages prĂ©sentĂ©s comme neurodivergents, tandis que le rejet de l’autre dans le domaine du pathologique par Martin, sa position Ă  l’écart et son incomprĂ©hension des conclusions du profileur accentuent l’extĂ©rioritĂ© du point de vue normatif.

Bron, épisode 3 (38:13)

Le profil Ă©tabli dans cette scĂšne se confond d’ailleurs plus tard avec celui de Saga. Alors qu’elle discute avec son supĂ©rieur hiĂ©rarchique, il lui confie que son successeur sera certainement heureux d’avoir un atout comme Saga au sein de son Ă©quipe. Passant du coq Ă  l’ñne, Saga se remet Ă  parler de l’enquĂȘte en cours et Ă©nonce le profil du meurtrier, « ExtrĂȘmement concentrĂ©, cĂ©libataire, du succĂšs dans la vie professionnelle, un but prĂ©cis, structurĂ©. » (3, 48:05), que son supĂ©rieur prend pour les qualitĂ©s de Saga que lui-mĂȘme apprĂ©cie, assimilant explicitement Saga au tueur, ou plus prĂ©cisĂ©ment laissant entendre que son profil psychologique, en plus de lui permettre de comprendre instinctivement le meurtrier, la prĂ©dispose Ă  le devenir elle-mĂȘme.

Comme la figure de Sherlock Holmes, « savant froid, mystĂ©rieux et inquiĂ©tant, qui peut certes mettre ses talents scientifiques au service de la vĂ©ritĂ© et de la justice, mais qui pourrait tout aussi bien les mettre au service du mal »41, le personnage de Saga NorĂ©n devient ainsi, par sa diffĂ©rence avec le point de vue normatif reprĂ©sentĂ© par Martin Rohdes et par les choix de composition, mais surtout par la confusion qui s’établit entre le meurtrier et le dĂ©tective autiste, une tueuse potentielle, bien qu’il n’existe pas de preuve scientifique reliant l’autisme et la criminalitĂ©42. Pourtant, la reprĂ©sentation du dĂ©tective autiste dans Bron, de maniĂšre indirecte, suggĂšre une prĂ©disposition. Dans le deuxiĂšme Ă©pisode, Sonja, aprĂšs avoir volĂ© des cigarettes dans un magasin et avoir rouĂ© de coups un vendeur, s’en prend Ă  un autre sans-abri qui a tentĂ© de lui voler son butin, tout en rĂ©pĂ©tant un fragment d’énoncĂ©, « Charlie a trouvĂ© en marchant dans la rue  » (2, 22:58), hors de son contexte d’origine. Cette rĂ©pĂ©tition pourrait ĂȘtre une occurrence d’écholalie, une tendance spontanĂ©e Ă  rĂ©pĂ©ter tout ou partie de phrases qui est caractĂ©ristique de diffĂ©rents troubles psychiatriques et neurologiques, et notamment de l’autisme et il s’agirait alors, comme lorsqu’Arthur Conan Doyle associe Holmes Ă  Moriarty43 ou lorsque Temperance Brennan est comparĂ©e Ă  son double malĂ©fique Christopher Pelant ou Ă  son apprenti dĂ©chu Zach Addy44, de suggĂ©rer le fragile Ă©quilibre supposĂ© qui, Ă  tout moment, menace de faire basculer Saga, du fait de sa diffĂ©rence neurologique ; de l’ordre Ă  l’entropie la plus explosive. Comme Saga, qui change de t-shirt au beau milieu de l’open-space du commissariat sans chercher Ă  dissimuler sa nuditĂ©, Sonja dĂ©ambule dans les rues en plein jour sans t-shirt, dissimulant avec peine son buste nu sous un manteau de fourrure. Mettant fin Ă  la scĂšne mentionnĂ©e plus haut, elle se penche sur le sans-abri maintenant au sol et, d’un coup de mĂąchoire, semble lui dĂ©vorer l’oreille avant de se relever, la bouche ensanglantĂ©e. Puisque la sociĂ©tĂ© imagine l’esprit humain comme « le symbole de ce qui nous sĂ©pare de l’animal »45 [c’est nous qui traduisons], la diffĂ©rence cognitive devient le motif du rejet du personnage autiste en dehors de l’humanitĂ© et de son association Ă  l’animalitĂ©.

DESPORTES, Alexandre-François. La chasse au loup. Huile sur toile. 1725.

Comme les chiens employĂ©s, du temps de Louis XIV dans la chasse au loup reprĂ©sentĂ©s dans le tableau d’Alexandre-François Desportes46, Saga NorĂ©n, comme Sherlock Holmes47 et comme l’inspecteur Murakami dans Chien enragĂ©, devient la bĂȘte apprivoisĂ©e utilisĂ©e pour traquer l’autre animal restĂ© Ă  l’état de nature. Cette domesticitĂ© acquise, cette intervention du neurotypique dans l’éducation appropriĂ©e de l’autiste est d’ailleurs suggĂ©rĂ©e dans le troisiĂšme Ă©pisode lorsque, toujours Ă  l’hĂŽpital, alors que l’infirmiĂšre ne leur a pas donnĂ© l’autorisation d’entrer dans la chambre de Sonja, Martin dĂ©cide tout de mĂȘme de « jeter un Ɠil », Ă  la surprise de Saga qui, au lieu de le suivre naturellement dans la chambre de la patiente, se fige dans le corridor.

Bron, épisode 3 (21:54)

La camĂ©ra se place alors Ă  l’intĂ©rieur de la chambre et, si la focalisation se fait d’abord sur Martin entrant par l’entrebĂąillement de la porte, elle se dĂ©place rapidement vers le visage de Saga, aperçue au travers d’une petite ouverture vitrĂ©e dĂ©coupĂ©e dans la partie supĂ©rieure de la porte (3, 21:54). Elle hĂ©site, regarde Ă  sa droite puis Ă  sa gauche, et dĂ©cide Ă  contrecƓur de le suivre, quittant la petite fenĂȘtre pour franchir, aprĂšs Martin, le seuil de la chambre assimilĂ©e Ă  l’espace personnel de l’autre. DerriĂšre cette surface vitrĂ©e, c’est encore la mĂ©taphore de l’autisme en tant que mur qui se dĂ©ploie et il revient au neurotypique, ici Ă  Martin, d’apporter une solution Ă  ce qu’il considĂšre comme un problĂšme en faisant sortir Saga de son apparente rĂ©clusion. Il semble effectivement qu’il s’y soit « bien » pris puisque, dans la scĂšne suivante, c’est Saga qui, penchĂ©e au chevet de Sonja, s’adresse Ă  cette derniĂšre et non Martin. Miraculeusement, la connexion s’établit et celle qui Ă©tait inconsciente reprend ses esprits (3, 22:30), participant de l’idĂ©e qu’un lien unit les deux femmes, qu’une communication Ă©trange est possible entre leurs deux esprits atypiques ; en bref, que Saga et Sonja sont deux facettes d’une mĂȘme rĂ©alitĂ© problĂ©matique, une domestiquĂ©e, participant de l’institution policiĂšre, et l’autre livrĂ©e Ă  elle-mĂȘme dans la jungle urbaine de la rue et exprimant sa terrifiante potentialitĂ©.



Dans A Study in Scarlet, alors que Watson n’est plus vĂ©ritablement certain de l’innocence de son ami, Sherlock Holmes s’exclame « Don’t go arresting me for the murder
 I am one of the hounds and not the wolf »48. Du chien domestiquĂ© au Chien enragĂ©, du traqueur de loup Ă  la bĂȘte elle-mĂȘme, la frontiĂšre est d’autant plus fine que l’humanitĂ© supposĂ©e de l’individu peut lui ĂȘtre aisĂ©ment retirĂ©e. Dans ces conditions, les raisons de l’absence d’explicitation du diagnostic au sein mĂȘme de la sĂ©rie paraissent plus Ă©videntes, puisque le dĂ©tective autiste, en plus de perpĂ©tuer nombre de stĂ©rĂ©otypes potentiellement dangereux sans les remettre profondĂ©ment en question, devient le support d’expression d’une altĂ©ritĂ© menaçante, de l’inhumain Ă  l’apparence ordinaire, de la bĂȘte sanguinaire camouflĂ©e derriĂšre le masque rassurant de la domesticitĂ© et du respect outrancier des rĂšgles, et lie le dĂ©tective neurodivergent et le criminel au nom d’un principe implicite qui voudrait Ă©tablir une corrĂ©lation entre les penchants meurtriers et la distance d’un individu avec une norme neurologique. Ainsi, ni protagoniste entier, ni tout Ă  fait antagoniste, le dĂ©tective autiste dans ces premiers Ă©pisodes de Bron est un protagoniste conservant, en son sein, la potentialitĂ© d’un devenir antagoniste qui lui permet Ă  la fois, par son ambivalence fondamentale et par la constante suspicion qu’il fait naĂźtre, d’ĂȘtre une source de fascination pour le spectateur et de reprĂ©senter une figure absente ou, dans les premiers Ă©pisodes au moins, non identifiĂ© dans la fiction criminelle, celle du meurtrier, de dĂ©signer l’autre inquiĂ©tant dans la figure rassurante du justicier, l’inhumain au sein mĂȘme de l’humain. Condition invisible, l’autisme, contrairement au genre et Ă  la couleur de peau, est moins directement identifiable. Une simple permutation permet de mettre en lumiĂšre les graves implications de la mĂ©taphore de la chasse au loup : que dirait-on d’une fiction criminelle suggĂ©rant que sa dĂ©tective, parce que femme, est mieux Ă  mĂȘme de comprendre la logique malsaine d’une meurtriĂšre ? D’ailleurs, n’y aurait-il pas dĂ©jĂ , chez ce protagoniste, dĂ©jĂ  quelque chose, dans sa maniĂšre de pensĂ©e fĂ©minine, qui la prĂ©disposerait Ă  la criminalité ? Cette occurrence rĂ©pĂ©tant encore et toujours ce mĂȘme schĂ©ma narratif, ce mĂȘme stĂ©rĂ©otype portĂ© par Sherlock Holmes, Spencer Reid, Temperance Brennan et plus ou moins par l’ensemble les itĂ©rations du dĂ©tective autiste est d’autant plus problĂ©matique que les reprĂ©sentations fictionnelles peuvent modeler, en plus de l’attitude du spectateur envers les individus avec autisme et l’identitĂ© mĂȘme des autistes, la perception mĂ©dicale de ce trouble du neuro-dĂ©veloppement. En 2013, dans une lettre adressĂ©e Ă  l’éditeur publiĂ©e au sein du Journal of Autism and Developmental Disorders, Eric Altschuler suggĂ©rait que l’étude de reprĂ©sentations telles que Sherlock Holmes pourrait servir Ă  Ă©tablir les critĂšres permettant le diagnostic d’individus rĂ©els49, faisant ainsi de la fiction et de ses stĂ©rĂ©otypes le point de dĂ©part de la construction sociale de l’autisme.


Bibliographie


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Ouvrages critiques

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MITCHELL, David. and SNYDER, Sharon. Narrative Prosthesis. Disability and the Dependencies of Discourse. University of Michigan Press : Ann Arbor, MI, 2001.

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Articles de presse

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MAUGE, SĂ©bastien. « The Bridge-Bron: “Les auteurs voulaient tuer Saga NorĂ©n Ă  la fin de la saison 1 !” ». TĂ©lĂ©rama, 10 mai 2018. Disponible en ligne https://www.telerama.fr/series-tv/the-bridge-bron-les-auteurs-voulaient-tuer-saga-noren-a-la-fin-de-la-saison-1,n5640901.php (consultĂ© le 5 dĂ©cembre 2019).

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Classifications et articles médicaux

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Références


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